MONTEE DES DIVORCES AU BURKINA FASO : Il y a péril dans…les foyers
Je suis fou. Et c’est sans doute pour cela que je vois ce que les gens raisonnables refusent de regarder. Je vois des mariages qui ressemblent à des feux d’artifice, magnifiques dans le ciel, mais condamnés à finir en fumée. Je vois des cérémonies où l’on célèbre les tenues, où l’on filme les cortèges, où l’on exhibe les photos, sous les applaudissements des familles et de ceux qui ont rapproché les deux cœurs. Puis, vient le jour où le palais bâti sur du sable, s’écroule, laissant chacun face aux ruines d’un rêve que l’on croyait éternel. Pour dire vrai, le mariage est aujourd’hui gravement malade au Burkina Faso. Mais, comme tous les grands malades de notre époque, on le maquille pour lui donner bonne mine. Les filtres cachent les fissures, les sourires dissimulent les rancœurs et les albums de mariage servent parfois de linceuls à des amours déjà condamnés. On me dira que j’exagère. Les fous exagèrent toujours, paraît-il. Alors, parlons chiffres. Les chiffres, eux, ne délirent pas. En cinq ans, le Tribunal de grande instance (TGI) de Bobo-Dioulasso a enregistré 722 demandes de divorce. Plus de la moitié, 373 exactement, ont abouti. Cela représente près de 75 foyers qui s’effondrent chaque année, plus de six familles qui éclatent chaque mois. Et je ne parle que d’une seule juridiction. A mes yeux, le mal est plus profond. Nous avons réduit le mariage à un événement alors qu’il devrait être un engagement. Nous investissons davantage dans la fête que dans la vie de couple. On prépare la cérémonie avec une précision d’horloger, mais on improvise la vie conjugale. On choisit la salle et le service-traiteur avec un soin méticuleux, sans jamais apprendre à gérer les désaccords, à dialoguer, à pardonner, à faire des concessions, ou à bâtir avec de la patience, du respect, du renoncement et une volonté quotidienne de faire triompher le « nous » sur le « moi ».
Il faut réapprendre à préparer les couples autant que les cérémonies
Et après, on s’étonne que les divorces fleurissent. Malheureusement, les premières victimes de ces errements des adultes, sont les enfants qui héritent des décombres d’une guerre qu’ils n’ont jamais déclarée, et deviennent, du coup, les réfugiés d’un foyer transformé en champ de bataille. J’entends souvent dire que chacun est libre. Evidemment que chacun est libre. Libre de construire. Libre de détruire. Libre d’aimer. Libre de partir. Mais qu’on cesse de faire croire que toutes les libertés ont le même prix. Certaines se paient avec des enfances brisées, des familles éclatées et une société qui finit par considérer le mariage comme un contrat résiliable à la moindre contrariété. Je suis fou, mais je crois qu’il est encore temps de réagir. Il faut réapprendre à préparer les couples autant que les cérémonies. Redonner toute sa place à l’éducation familiale, au dialogue, à la médiation et au conseil des aînés lorsque cela est possible. Les communautés religieuses, les autorités coutumières, l’école, les médias et les familles ont tous une part de responsabilité dans la reconstruction de la culture de l’engagement. Car, un foyer solide ne protège pas seulement deux époux ; il protège aussi les enfants et, au-delà, toute la société. Je suis fou. Heureusement. Car il faut parfois un grain de folie pour prendre conscience du fait que si nous continuons à célébrer le mariage comme un spectacle plutôt qu’à le vivre comme un engagement, ce ne sont pas seulement des couples que nous enterrerons demain, mais les fondations mêmes de notre société.
« Le Fou »
