HomeA la uneINSECURITE AU BURKINA : Le Gulmu, l eldorado des bandits de grands chemins

INSECURITE AU BURKINA : Le Gulmu, l eldorado des bandits de grands chemins


 

Dans la région de l’Est, le constat des attaques à main armée est alarmant. Selon des sources sécuritaires, plus de 230 cas d’attaques à main armée ont été signalés en 2015 et environ 80 réseaux de délinquants ont été démantelés. Courant janvier et février 2016, 39 cas ont été enregistrés.  Dans certaines localités, les marchés ont complètement fermé leurs portes. Même les centres sanitaires ne sont pas épargnés par les braqueurs. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en dépit des moyens importants déployés jusque-là par les Forces de défense et de sécurité, la région de l’Est connue traditionnellement sous l’appellation « Gulmu », ressemble à un eldorado pour les bandits  qui y font la pluie et le beau temps.  Mais qu’est-ce qui explique vraiment la recrudescence de ce fléau ?  Du Gourma à la Tapoa en passant par la Gnagna et la Komandjari, nous en avons pu faire le portrait-robot. 

 

La région de  l’Est est sous la férule des bandits. En effet, dans  toutes les contrées de la région, les attaques à main armée sont légion: plus de trois attaques à main armée par semaine, selon les populations. Jeudi 3 mars 2016, nous sommes dans la cité de Yendabli. Le soleil est au zénith, les rues et le grand marché grouillent de monde.  Malgré la présence dissuasive et l’activisme des forces de sécurité, Fada N’Gourma, s’apparente à un « Far west » où les bandits armés dictent leur loi. Car, les populations vivent quotidiennement la peur au ventre. « A Fada, centre-ville, ça va. Mais dans les villages environnants, c’est grave. Ça ne va pas. Les forces de l’ordre et de  sécurité ne dorment pas et les bandits non plus. Même à cinq kilomètres de la ville de Fada, on braque. Le marché du village de Kiboaguiri situé à 27 kilomètres de Fada, sur l’axe Fada-Bogandé, a été obligé de fermer ses portes parce qu’à chaque jour de marché, les délinquants se postaient sur tous les axes pour dépouiller les marchands. Sinon, il ne se passe pas deux jours sans qu’il n’y ait de braquages dans notre région», nous confie Abdoulaye Traoré, employé de commerce que nous avons rencontré dans un maquis. Ce n’est pas Robert Nandzinga qui dira le contraire. Cet agent de l’Action sociale dont le service est situé sur l’axe Fada-Komiyanga, nous explique : « Je travaille dans un centre d’appui et de formation spécialisé situé à 5 kilomètres de Fada-ville. Nous vivons une situation très compliquée là-bas, surtout les dimanches soir.  Ce qui fait qu’à partir de 18h, beaucoup d’usagers évitent d’emprunter cet axe. Je dors là-bas. Mais à partir de 18h, chacun s’enferme dans sa maison. Il y a une barrière de pluie qu’utilisent régulièrement  les coupeurs de route pour leurs opérations. Arrivé, vous êtes obligé de vous arrêter. Il y a quelques jours de cela, un monsieur revenait du Centre hospitalier régional (CHR) de Fada avec son enfant convalescent. Les coupeurs de route l’ont intercepté et ont retiré sa moto», a-t-il confié l’air triste.

 

Comment les attaques à main armée sont-elles organisées ?

 

Dans toutes les contrées du Gulmu, les braquages s’organisent autour des jours de marchés et de la mobilité des véhicules. Les  braquages sont ingénieusement organisés  par les malfrats. La cible des délinquants, ce sont les commerçants, surtout les marchands de bétail et de céréales. En effet, les bandits ont imaginé une approche d’identification inéluctable si fait que si vous êtes ciblé, vous avez très peu de chances de leur échapper, nous explique Abdoulaye Traoré. Les braqueurs opèrent à  quatre ou cinq groupes. Par exemple, dans les marchés, le premier groupe est constitué de personnes généralement impliquées dans les opérations de vente de bétail et de céréales. Ils savent qui a vendu quoi et à combien. Ils approchent la victime qui ignore parfois leur présence, et le marquent sur l’habit à l’aide de la peinture.  « Si vous vous rendez compte que votre habit est taché de peinture, il faut immédiatement le changer. Dans le cas contraire, il faut s’attendre au pire », conseille Abdoulaye Traoré. A l’aide d’un téléphone portable, le second groupe identifie facilement le pigeon. Il téléphone à un troisième groupe qui se trouve dans les autogares en précisant la  position de la cible et le lieu de la marque de la peinture. Une fois ces indices donnés, la victime est repérée et suivie jusqu’au véhicule qu’il va emprunter. « Certains délinquants empruntent le même car que la cible pour ne pas qu’elle s’échappe », précise M. Traoré, sourire au coin des lèvres. Une fois que  la cible est dans le car, le troisième groupe téléphone au commando des opérations qui se poste à un lieu stratégique de la voie, en  attendant le véhicule. Outre cette technique de filature, il y a certains groupes de délinquants qui ciblent des  véhicules et des motocyclistes dans les marchés et les autogares.  « Si un véhicule bouge, ils savent déjà le trajet de  celui-ci. Et sans surprise, ils téléphonent au commando des opérations qui se rend sur la voie pour attendre le véhicule», nous fait savoir M. Traoré.  Lorsque le véhicule arrive, les délinquants l’interceptent et font leur opération. Pendant ce temps, d’autres complices sont positionnés  de part et d’autre de la voie, à quelques kilomètres du théâtre des opérations. Leur mission : téléphoner à leurs camarades, une fois qu’ils aperçoivent les Forces de sécurité. Ces procédures font des victimes tous les jours à l’Est. A Fada N’Gourma, les associations d’auto-défense encore appelées Koglwéogo ont vu le jour en début mars. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’avènement de ces associations est salué en chœur par beaucoup de Fadalais, à l’image de Fatoumata Bayala, gérante de pharmacie et Bouba K. Ouoba, instituteur. Tenue « Gagny » bien brodée, foulard bien noué, la gérante de pharmacie pense que l’avènement  des Koglwéogo est une œuvre de Dieu. « C’est Dieu qui les (Koglwéogo)  a envoyés pour nous sauver parce que nous souffrons beaucoup dans la zone. Si l’Etat les laisse faire leur travail, ils pourront endiguer le phénomène de l’insécurité », s’est exprimé Fatoumata Bayala. Et Bouba K. Ouédraogo, originaire de Ouahigouya et instituteur à Fada depuis plus de 5 ans,  de renchérir : « J’enseigne dans la zone depuis plus de 5 ans, mais l’insécurité fait froid dans le dos ici. Nous saluons beaucoup la mise en place des Koglwéogo car leur présence est vraiment nécessaire dans notre zone.  Enfin, mes esclaves (NDLR : les Gourmantchés) pourront souffler », soutient-il d’un air railleur.  Si la mise en place des Koglwéogo est saluée par certains Fadalais, Sa Majesté, Kupiendiéli, roi du Gulmu, lui émet des doutes sur la sincérité des membres qui composent ces groupes d’auto-défense. En effet, c’est le 3 mars qu’il nous a reçu dans son palais, depuis la cité de Yendabli. « En tant que  citoyen, je dirai qu’un groupe d’auto-défense doit être constitué de gens crédibles qui sont là pour les intérêts des populations et non pour leurs propres intérêts. Si les membres d’un  groupe d’auto-défense ne sont pas crédibles, leurs actions sont d’avance vouées à l’échec. Dans un groupe d’auto-défense, il faut des gens vertueux.  Sinon, la formule actuelle de Koglwéogo est inadmissible dans un Etat de droit. A ce qu’on dit, ce ne sont pas des conseillers de villages. Toute structure d’auto-défense doit être règlementaire et  reconnue officiellement. Le constat que j’ai pu faire, c’est que ces Koglwéogo travaillent même  en concurrence avec les institutions républicaines, notamment les Forces de défense et de sécurité et la Justice. On n’a pas besoin d’une structure privée pour restaurer la sécurité des personnes et de leurs biens. Pour moi, les Koglwéogo devraient servir d’agents de renseignements pour aider les Forces de l’ordre et de sécurité à mettre le grappin sur les réseaux des malfrats », a fait savoir Sa Majesté, Kupiendiéli. Toutefois, il reconnaît le mal. « Dans notre zone, l’insécurité un problème qui ne date pas d’aujourd’hui.  A l’Est, les braquages sont organisés souvent en plusieurs réseaux. Il y a ceux qui attaquent et ceux qui fournissent les informations et parfois les armes.  Dans certaines localités, on soupçonne des militaires, au regard des armes qu’utilisent parfois les bandits. Ailleurs, ce sont les grands commerçants qui sont pointés du doigt. Mais comme souvent, il n’y a pas de preuves, il est très difficile pour les Forces de l’ordre et de sécurité et la Justice de mettre la main sur tous ces individus.   Lorsque vous vendez quelque chose au marché, vous avez très peu de chances d’échapper aux bandits parce que les complices de ces derniers sont généralement dans le marché avec vous. Vous les côtoyez toute la journée sans vous rendre compte que ce sont des malfrats. Ce  sont eux généralement qui donnent des informations aux commandos des opérations. Ils leur donnent la marque du véhicule que vous avez emprunté et votre destination, et  le plus souvent,  comment vous êtes habillé. Mais dans l’Est, ce n’est pas parfois le cas. Vous souffrez, vous gagnez de l’argent et immédiatement vous devenez la convoitise des délinquants », constate Sa majesté.  En tant qu’autorité coutumière, Kupiendiéli dit avoir pris au sérieux le problème  de l’insécurité dès son intronisation. « J’ai été intronisé en 2002 et après mon intronisation, j’ai pris le problème à bras-le-corps, surtout que le phénomène avait pris une proportion très inquiétante. En ce temps, j’ai évoqué le problème avec le Président du Faso, et des solutions ont été proposées pour endiguer le fléau. Hélas ! L’insécurité perdure. Nous avons toujours lancé des  appels aux populations, surtout aux  commerçants. Nous leur avons conseillé d’éviter de circuler avec d’importantes sommes d’argent sur eux. Mais beaucoup font la sourde oreille. De nos jours au Burkina, partout où vous vous rendrez, vous trouverez des boutiques Airtel money et de Mobicash. A cela, il faut ajouter les banques et les caisses populaires. Mais, l’on se demande pourquoi beaucoup de commerçants préfèrent toujours garder de grosses sommes d’argent sur eux. Est-ce parce qu’ils n’ont pas confiance à ces boutiques et ces banques ? Est-ce parce qu’ils ont peur de payer les frais de transfert ? En tout cas, il est difficile de répondre à ces questions. Mais, toujours est-il que c’est l’ignorance qui pousse beaucoup de commerçants à ne  pas vouloir faire des transferts d’argent. Sinon, l’insécurité est un problème local. Dans une localité donnée, tout le monde se connaît. Si dans une famille, vous soupçonnez  un membre d’être complice d’un braquage, il faut le dénoncer.  En ville comme en campagne, les gens doivent être attentifs», interpelle-t-il une fois de plus les populations.

 

Komandjari ou le « nid » des coupeurs de route

 

Après deux nuits passées à Fada, nous avons mis le cap sur Gayéri, chef-lieu de la Komandjari. Cette province est située à  environ 70 km de Fada et est limitée au Nord-Est par le Niger. Elle comprend une brigade territoriale de gendarmerie avec 2 détachements et un commissariat de police. Cette  localité est réputée pour ses attaques à main armée. Certains  la qualifient de « nid » des coupeurs de route. C’est  dans cette province également qu’une des patrouilles de la gendarmerie a été attaquée le 2 mars dernier par un groupe de 6 délinquants à Fotouri, à la frontière du Niger. Selon le Commandement de brigade (CB) de Gayéri, 2 délinquants ont été éliminés sur le théâtre des opérations et 1 des 4 autres qui étaient en cavale a été arrêté à Tanwalbougou. La mission de ce dernier était de ravitailler les autres délinquants en armement.  A Gayéri, il y eut une période où les bandits dictaient leur loi, si bien qu’un langage était devenu banal : « Si tu vends ton taureau ou ton sésame, sache que l’argent nous appartient ». Les braqueurs, explique l’autochtone Tahamba Diabouga, n’hésitaient pas à envoyer des messages à leurs cibles.  « Pendant les récoltes, certains délinquants  se rendent dans des concessions des paysans pour leur demander de faire vite pour vendre leurs céréales parce qu’ils ont besoin d’argent », se souvient-il. C’est à la porte d’entrée de l’auberge « Koupèla » de Gayéri que nous l’avons rencontré. Son regard tourné vers la route Gayéri-Fada en disait long sur le calvaire qu’il a vécu sur cet axe.  Victime d’attaques à main armée à plusieurs reprises, il nous relate le mauvais quart d’heure qu’il a passé une fois avec les malfrats : « Un dimanche, je revenais de Fada à moto, après avoir vendu mes deux taureaux pour  payer la scolarité de mes enfants. Il était 18h 30 et c’est la période propice pour les délinquants, pour mener leurs opérations.  Ils m’ont arrêté et m’ont demandé de me coucher à même le sol. Pour me forcer à dire où j’avais caché mon argent, l’un d’entre eux  a commencé à me piétiner les doigts en me lançant ceci : où sont les 300 000 F CFA que tu as reçus après avoir vendu  tes taureaux. J’ai immédiatement su que j’ai été suivi depuis le marché. Alors, pour sauver ma peau, j’ai été obligé de leur dire de fouiller dans le sac attaché à la selle de ma moto». Les attaques à main armée, ce n’est pas seulement sur les axes routiers. Même les concessions sont visées, surtout celles des commerçants, disons les plus nantis. Ce n’est pas la ménagère Paguiri Tindano, que nous avons rencontrée au marché de condiments de Gayéri, qui dira le contraire ; elle dont le mari a été contraint de découcher à cause des bandits.  « Mon époux est un grand commerçant de la localité. Il fut un temps où je ne l’avais pas au lit à mes côtés. Il sentait sa vie menacée si bien qu’il était obligé de quitter la ville pour une période donnée », explique-t-elle, le panier à salade en main.  Et le catéchiste Adjima Pierre Bangou, d’ajouter : « Nous ne sommes pas en paix ici. Tout récemment, les délinquants ont braqué ma maison alors que ma femme et moi étions à l’église. C’est un phénomène dur et on ne sait pas à quel saint se vouer ».  A Gayéri, lorsque vous abordez la question de l’insécurité, votre interlocuteur revient sur l’affaire du chef coutumier et sa bande. Du moins, c’est l’arrestation du chef coutumier et maire de Bartiébougou qui alimente les débats. En effet, c’est dans cette province qu’un chef coutumier-braqueur et sa bande ont été mis aux arrêts le 25 janvier dernier par le commandant de brigade de Gayéri et ses hommes. Aux dires des populations, le chef de Bartiébougou était beaucoup craint dans le village et beaucoup de personnes savaient qu’il était de connivence avec les braqueurs, mais personne n’osait l’arrêter, encore moins le dénoncer aux forces de l’ordre et de sécurité. « Même s’il ne se rendait pas sur les théâtres des opérations, son petit-frère (actuellement en prison avec lui) le faisait. Et il en était au courant », nous révèle Kampadilinba Ouoba, ressortissant de Gayéri que nous avons rencontré à l’autogare de Gayéri. A en croire  son ami, Moada Lompo qu’il avait remorqué sur sa moto, quand le chef coutumier  a été arrêté, beaucoup de têtes se sont cognées.  « Nous avons vu des politiciens de la localité courir de gauche à droite pour demander immédiatement sa libération. Il a fallu un CB de la trempe de Savadogo pour s’y opposer.   Il semble qu’ils ont déjà pris un avocat pour leur défense. Mais dans quel monde sommes-nous ?», s’interroge-t-il. Selon notre interlocuteur, la situation sécuritaire semble maîtrisée depuis l’arrivée de l’actuel CB à la tête de la brigade territoriale de Gayéri, en décembre 2015. «Nous saluons le travail de l’actuel commandant de brigade  (CB), car il est le premier à avoir animé une conférence de presse pour présenter des délinquants dans la région. Auparavant, il ne se passait pas deux jours sans qu’il n’y ait une attaque dans notre province et c’étaient les mêmes délinquants qui frappaient à des endroits différents. Les malfrats attaquaient des caisses populaires  en plein jour. Beaucoup de personnes dormaient sous des arbres. Maintenant, ça va », a-t-il dit. Selon le mécanicien Arnaud Gayéri, l’arrestation du chef coutumier de Bartiébougou et sa bande a ramené une certaine accalmie dans la Komandjari. « Avant, les Komandjariens  étaient dans la psychose », a-t-il fait observer. Après avoir donné deux coups de marteau (NDLR : pan ! pan !) au moteur de la vieille moto « Yamaha » qu’il réparait, il renchérit que depuis que le chef de Bartiébougou a été arrêté avec sa bande, l’on entend très peu parler d’attaques à main armée sur l’axe Gayéri-Fada.  Dans la Komandjari, il n’y a pas de  Koglwéogo. Mais les populations souhaitent que cette association soit mise en place afin d’appuyer les forces de l’ordre et de sécurité  aux fins d’endiguer le phénomène de l’insécurité. C’est du moins l’avis de la dolotière Delphine Lompo, que nous avons rencontrée dans son cabaret. « Nous avons appris que les populations se sont concertées pour installer une association d’auto-défense dans la localité. Vivement que cette association soit mise en place, car nous sommes fatigués de l’insécurité», espère-t-elle.

 

La prouesse des Koglwéogo dans la Gnagna

 

A l’instar de la Komandjari, la Gnagna est aussi en proie à l’insécurité. Cette province est aussi qualifiée de « nid » des coupeurs de route par certaines opinions. Située à plus de 290 km de Ouagadougou, la route qui y mène est impraticable à cause des nids de poule. En partance pour Bogandé, chef-lieu de la province, le 6 mars dernier,   nous avions, dans le car, à nos côtés, une vieille femme, la cinquantaine bien sonnée. Las des multiples secousses, elle lâcha un soupir  avant de me lancer ceci : « Mon fils, prions Dieu d’arriver à destination sains et saufs ». Ces mots me rappelèrent la mise en garde d’un ami.  « En empruntant l’axe Fada-Bogandé, si vous ne tombez pas sur les coupeurs de routes, vous risquez de faire un accident à cause des  nids de poule ou des animaux », me disait-il quand il m’accompagnait à la gare. Bref, après plus de 5 heures de route, nous sommes à la gare.  « Nous n’avons pas eu de visite (NDLR : délinquants) Dieu merci ! »,  s’est essoufflée ma voisine. La Gnagna compte plus de 37 villages, avec plus de 82 892 habitants.  Avant la mise en place des Associations Koglwéogo dans cette localité, c’était l’« Audi, vide, tace, si vis vivere » (NDLR : latin qui signifie « Ecoute, observe et tais-toi, si tu veux vivre »).  Les populations préfèrent vivre les conséquences de l’insécurité sans en parler parce que les victimes ou témoins des braquages qui dénoncent leurs bourreaux s’exposaient à des représailles. « On se connaît presque tous ici. Avant les Koglwéogo, même si  ton voisin est coupeur de route, tu n’es pas fou pour le dénoncer à la gendarmerie ou à la police parce que tôt ou tard, il va sortir », nous explique Fulbert Agoualibiga, boutiquier à Bogandé.  Tout comme à Zorgho dans le Ganzourgou, c’est le printemps des Koglwéogo à Bogandé.  Nos tentatives de rencontrer leur chef fut vaines, ce dernier se trouvant en brousse. A peine installés dans la province de la Gnagna, il y a  de cela un mois et demi, les Koglwéogo ont pu mettre le grappin sur plus de 75 délinquants. Le travail titanesque qu’ils abattent est salué par les populations. Même dans les cabarets, les populations ne tarissent pas d’éloges à l’endroit de cette association. « Mon fils, ils (NDLR : les Koglwéogo) sont des vaillants soldats. Aujourd’hui à Bogandé, si tu déposes tes 20 000 F CFA sur la route, tu les retrouveras le lendemain.  Depuis que leur association a été constituée, nous sommes en paix. Sinon auparavant, malgré les efforts que la gendarmerie déployait, les braqueurs frappaient et il ne se passait pas trois jours sans qu’il y ait des attaques dans la zone, surtout vers Nindangou et sur l’axe Fada-Bogandé», nous fait savoir Larba  Naba, la soixantaine bien sonnée, assis dans un cabaret. Par contre, son voisin, Yénitiédiba Lankoandé, qui semble instruit, ne voit pas d’un bon œil  ce que font les membres de Koglwéogo. Après avoir ingurgité deux gorgées du contenu de la petite calebasse qu’il a entre les mains, il s’indigne de l’illégalité des Koglwéogo. « Beaucoup d’entre eux détiennent des armes sans permis de port d’arme. C’est illégal. Je peux même dire que ce sont des hors-la-loi. Sinon, ils ont bien commencé, mais j’ai bien peur des dérives », s’inquiète-il.

 

« Tapoa : un délinquant vend sa parcelle pour obtenir sa libération »

 

De retour de Bogandé le 8 mars, nous avons mis le cap sur la Tapoa, le lendemain. Cette province est située au Sud-Est du pays, aux frontières du Bénin et du Niger, à plus de 400 km de la capitale Ouagadougou. Elle comprend 8 départements (Botou, Diapaga, Kantchari, Logobou, Namounou, Partiaga, Tambaga, Tansarga), avec une démographie de plus de 341 782 habitants. Dans cette province, toutes les populations sont ciblées. Les attaques à main armée y sont légion et la plus récente est celle qui a eu lieu à Namounou, dans la nuit du 19 au 20 février 2016. Selon le commandant de la gendarmerie de Fada, le lieutenant Boukary Drabo, la bande a été localisée. Deux membres de ladite bande ont déjà été mis aux arrêts à la frontière Bénin-Burkina. Mais le cerveau du gang est toujours en cavale. Qu’à cela ne tienne, les populations de la Tapoa vivent toujours dans la psychose. Entamer un voyage dans la Tapoa, c’est la croix et la bannière à cause du mauvais état de la route. Nids de poule, cassis et ponts détruits à certains endroits. « L’autre insécurité de la Tapoa, c’est l’état de  la route », ironise le chauffeur du car qui nous a transportés jusqu’à Diapaga. Dans la Tapoa, ceux qui sont le plus ciblés par les délinquants, ce sont les grands commerçants. Les bandits n’ont ni d’heure ni de jour pour mener leurs opérations. « Ils frappent à tout moment. La nuit où ils ont attaqué Namounou, personne ne les attendait », explique notre chauffeur de car, visiblement abattu par la fatigue. Cette nuit-là, se rappelle-t-il, beaucoup de commerçants ont dormi sur la colline.   Après plus de 8 heures de trajet, nous foulons enfin  le sol de Diapaga. Au rond-point principal de ladite ville, l’on apercevait les débris des pneus incendiés. Plus loin,  le Haut-commissariat et le Tribunal de grande instance de Diapaga étaient sous haute surveillance. Aux alentours de ces administrations, l’on notait la présence remarquable des pick-up de la gendarmerie et des agents de la Compagnie républicain de sécurité (CRS). « Avant-hier (NDLR : le 7 mars), c’était chaud ici. Tous les élèves du secondaire étaient dans les rues pour exiger la libération de leur camarade incarcéré à la Maison d’arrêt et de correction de Diapaga pour viol d’une fillette. Ils ont même attaqué le palais de justice et il y a  eu des blessés au sein des Gardes de sécurité pénitentiaire (GSP) », nous explique un ami qui nous avait accueilli à la gare routière. Dans la Tapoa, les marchés les plus importants sont ceux de Namounou, Nadiaboanli, Diapaga et Nampoanli. Les marchés de Namounou et Diapaga se tiennent les week-end, celui de Nadiaboanli, les mardis et Nanpoanli, les jeudis. « Par exemple, chaque dimanche soir, beaucoup de commerçants quittent Namounou  pour leurs villages. Les lundis matin, certains quittent la province   pour Ouagadougou,  le Niger, le Bénin ou le Togo. Malgré le nombre important des banques, caisses populaires,  agences Airtel money et de Mobicasch, beaucoup de commerçants préfèrent voyager avec beaucoup d’argent sur eux et les coupeurs de route le savent », nous explique l’institutrice, Estelle Tankoano que nous avons rencontrée dans une station-service de la place. Selon notre interlocutrice, les délinquants sont généralement armés de kalachnikovs et opèrent à six ou parfois même à dix.  Même les centres sanitaires et les Organisations non gouvernementales ne sont pas épargnés. C’est le cas du Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) de Dahangou dans la commune de Partiaga et l’ONG Action contre la faim (ACF) qui ont été attaqués en plein jour par les délinquants. « Il ne se passe pas une semaine sans qu’il y ait d’attaque sur l’axe Fada-Nadiaboanli-Partiaga. Même le 8 mars dernier, ils ont encore frappé en plein jour le village de Kabougou à Partiaga. Le major du CSP a eu le bras cassé», nous explique Harouna Lydo. Eleveur de son état, M. Lydo nous explique que sur l’axe Kantchari-Diapaga, les bandits frappaient à plusieurs endroits.  « Il fut un temps où c’était le même endroit. Il n’y a pas de réseau, encore moins de concessions là-bas. Même à moins de deux kilomètres de Boudiéri, les délinquants dictaient leur loi à un moment donné. C’est un tournant. N’importe quel véhicule qui y arrive  est obligé de ralentir. La plupart des victimes sont  des marchands qui reviennent de Niamey (Niger) les mercredis et les jeudis soir. Les délinquants savent qu’ils ont  de l’argent en poche pour avoir vendu la volaille et les céréales», a-t-il laissé entendre. Sur l’axe Diapaga-Tansarga, un enseignant a été froidement abattu sur sa moto, le 12 août 2015. « Au début, les gens pensaient à un règlement de comptes. Dieu merci ! Il semble que le coupable a été mis aux arrêts », nous fait savoir Timothé Coulidiati. Assis sur le banc d’un kiosque à café, il nous informe que dans la zone, les commerçants de certains marchés ont fermé boutique. « Au marché de Nadiaboanli, situé sur l’axe Fada-Ougarou- Namounou, beaucoup de commerçants ont fermé boutique parce qu’ils ne se sentaient plus en sécurité», soutient-il, après avoir remué sa tasse de café

 

Mais, qu’est-ce qui explique l’insécurité ambiante à l’Est ?

 

Les réponses divergent d’une personne à une autre.  Pour certains, la principale raison serait liée à la situation géographique de la région.  En effet, située à l’extrême Est du Burkina, la région de l’Est est limitée au Nord-Est par la République du Niger, au Sud par les républiques du Bénin et du Togo. Elle fait frontière avec les régions du Sahel, du Centre-Est et du Centre-Nord. Connue traditionnellement sous l’appellation « Gulmu », cette région, selon les données géographiques, est l’une des plus vastes des 13 régions en termes de superficie, avec plus de 30% des réserves de faune du pays. Sa superficie est de 46 807 Km2, soit 17,13% du territoire national. Le « Gulmu » se présente comme le plus grand réservoir de la faune burkinabè. Combinée avec les réserves contiguës du Niger et du Bénin, elle renferme la plus importante faune de l’Afrique de l’Ouest. Les aires de conservation faunique de la région couvrent une superficie d’environ 1 079 746 ha et représentent 30,43% de la superficie totale des aires fauniques au niveau national et près de 24% du territoire régional, selon le Lieutenant Boukary Drabo, commandant de la gendarmerie de Fada.  « C’est ce qui permet aux délinquants de frapper à tout moment et de pouvoir disparaître facilement dans la nature », estime Moussa Thiombiano alias Django, précurseur de l’association Koglwéogo de Fada. Pour  certains, c’est  la Justice qui ne fait pas correctement son travail. C’est du moins l’avis de ce ressortissant de Gayéri, Moada Lompo. « Les forces de sécurité font correctement leur travail. Mais, c’est notre justice qui est pourrie. Un délinquant vous attaque, vous le dénoncez, les gendarmes l’arrêtent, ils le défèrent en Justice. Deux ou trois mois après, il est libéré. Il y a 2 ans de cela, ils ont arrêté un jeune dans la province, avec des armes. Est-ce que celui-là ne mérite pas la prison à vie ? Mais hélas, six mois après, il a été relâché », a-t-il soutenu.

Selon notre interlocuteur, beaucoup de personnes ont quitté temporairement  Gayéri pour avoir dénoncé des réseaux de malfrats. « J’ai un ami enseignant qui a dénoncé un malfrat. Lorsque ce dernier est sorti de la prison, il s’est arrangé pour découvrir celui qui l’avait dénoncé. Il a même écrit une lettre à l’enseignant pour lui dire que la vie n’est pas ce qu’il pense  d’elle. Alors, le type (NDLR : l’enseignant) a été obligé de demander une affectation pour quitter la province. Vous dénoncez un délinquant, la justice le libère pour insuffisance de preuves. A ta place, que préférerais-tu ? Dénoncer celui qui t’a braqué pour qu’il sorte après te tuer ou te taire pour préserver ta vie et celle des membres de ta famille ? Bien malin qui saura répondre à cette question», ironise-t-il, après avoir insisté de ne pas le photographier. Pour lui, si les populations ne dénoncent pas les délinquants, c’est parce qu’elles craignent pour leur propre sécurité. « Je suis sûr que le chef et sa bande seront relâchés parce que la Justice ne fera pas correctement son travail. Et j’imagine le sort qui sera réservé à celui qui les a dénoncés, une fois qu’il sera découvert », s’inquiète-t-il.  Embouchant la même trompette, l’enseignant de Diapaga, Timothé Coulidiati, jette l’anathème sur la justice.   « L’actuel Directeur provincial de la police nationale de la Tapoa fait correctement son travail. Tout dernièrement, il a conduit 7 braqueurs devant le tribunal de grande instance de Diapaga, avec  des preuves à l’appui. De nos jours, un des brigands est dehors pour insuffisance de preuves. Pourtant, nous avons appris que ses parents auraient vendu une de ses parcelles pour obtenir sa libération.  Mais  quelles preuves faut-il à notre justice ? », s’interroge-t-il. La justice, fulmine Marcel Lompo, encourage la délinquance.  « Je ne suis pas contre la Justice. Mais je crois qu’elle ne fait pas correctement son travail. Quand les agents de sécurité arrêtent un brigand, la justice le condamne pour quelques mois. Quelque temps après, ce dernier est dehors. C’est ce qui a incité l’avènement des Koglwéogo parce que les populations ne se sentent plus en sécurité. Elles se disent que la justice a failli à ses missions.  La remarque que nous avons pu faire aussi est que les délinquants forment   leurs réseaux à partir de la prison, parce qu’ils savent qu’ils vont sortir après un ou deux ans.  Cela finira par révolter les populations un jour et je ne le souhaite pas », s’inquiète-t-il. Au regard des plaintes formulées à l’endroit de la Justice, nous avons essayé sans succès, durant notre séjour à Diapaga, de rencontrer les responsables judiciaires de ladite localité pour avoir des éclaircissements sur comment sont gérés les dossiers des bandits de grand chemin dans la Tapoa. A la Direction provinciale de la police nationale, le premier responsable a décliné l’entretien, au motif qu’il ne veut pas désobéir à l’injonction du procureur du Faso près le Tribunal de grande instance de Diapaga. Au niveau du palais de justice de Diapaga, le président du tribunal nous a laissé entendre que le procureur était débordé et qu’il ne pouvait pas nous recevoir avec les évènements des élèves. Qu’à cela ne tienne, l’employé de commerce de Fada, Abdoulaye Traoré, lui, pointe du doigt la libre circulation des armes à feu, la prolifération des sites aurifères et des marchés à bétail.  « Les gens se procurent facilement des armes et beaucoup n’ont pas de permis de port d’arme. Aussi,  sur l’axe Fada-Nadiabonali, par exemple, nous avons un site aurifère à Boungou et un grand marché de bétail. Idem pour la Komandjari où nous avons un site aurifère à Lougou, localité située à la frontière avec le Niger. L’argent circule beaucoup et les gens n’hésitent pas à le manipuler  publiquement », soutient-il. Pour lui, à cela, il faut ajouter la faible densité de la population dans la région. « Sur un axe, vous pouvez parcourir plus 70 km sans croiser de concessions encore moins quelqu’un », renchérit-il. Pour d’autres,  à l’image de Hahadou Mano, agent de santé à Hama, dans la Komandjari et Gourma Thiombiano, vendeuse de légumes, c’est le chômage, le manque de collaboration des populations et le faible équipement des forces de l’ordre et de défense en effectif et matériels qui en seraient les causes. «Il n’y a pas un accompagnement conséquent de l’Etat. Les bandits attaquent très souvent avec des kalachnikovs alors que certains postes de gendarmerie et de police ne sont pas bien équipés », remarque Gourma Thiombiano. Et Hahadou Mano d’ajouter : « Les gendarmes et les policiers sont laissés à eux-mêmes. Pas de matériels roulants ni d’armement encore moins de carburant pour les patrouilles. J’ai même appris que le poste de gendarmerie de Fada est parfois en manque de carburant. Les effectifs sont limités si fait que les forces de l’ordre et de sécurité n’arrivent pas à couvrir toutes les zones rouges. Pourtant, dans les casernes, certains militaires passent toute la journée à se tourner les pouces. C’est jouer aux cartes et au damier, puis se taper la bière et les go (NDLR : filles).  Pendant que des gendarmes manquent de moyens roulants, on achète des véhicules à 30 millions de F CFA pour des Directeurs généraux qui n’accomplissent même pas leurs devoirs.  Je suis écœuré de retrouver parfois les gendarmes en train de faire des  patrouilles  avec les motos sans papiers qu’ils ont retirées aux paysans ».

 

Mamouda TANKOANO

 

 

 « Il y a une baisse sensible des attaques à main armée», dixit le commandant de la gendarmerie de Fada, le lieutenant Boukary Dabo

 

Le Lieutenant Boukary Drabo est le commandant de la gendarmerie de Fada. L’inquiétude exprimée par la plupart des populations dans la région de l’Est, notamment l’insécurité ambiante dans la région, nous a amené à nous entretenir avec lui sur les moyens d’action de lutte des Forces de l’ordre et de sécurité de la localité. Lisez !

 

« Le Pays » : Quelle est  la situation sécuritaire qui prévaut actuellement à l’Est ?

 

Actuellement, on peut dire que la situation sécuritaire à l’Est est sous contrôle  parce qu’il y a eu  un moment où la situation était alarmante. Mais maintenant, tout semble aller car nous avons quitté la zone rouge. Comparativement aux années antérieures, il y a une baisse sensible des attaques à main armée.

 

A votre avis, qu’est-ce qui fait que jusque-là,  les Forces de l’ordre et de sécurité n’arrivent pas à endiguer l’insécurité dans l’Est ?

 

Rire. Vous êtes de la localité et vous devez connaître la région. L’Est est très vaste, avec cinq provinces.  Il y a plusieurs facteurs qui favorisent l’insécurité dans la zone. Entre autres, l’on peut citer la position géographique  de la région parce que l’Est fait frontière avec 4 pays, notamment le Togo, le Bénin, le Niger et le Ghana, la densité des forêts, l’éloignement des villages les uns des autres, l’oisiveté et le chômage des jeunes, la prolifération des armes légères, le manque de collaboration des populations, la non-dénonciation des bandits, la non-vigilance des populations.

 

Depuis votre arrivée à la tête du commandement de la gendarmerie de Fada, combien de réseaux de délinquants avez-vous pu démanteler ?

 

Nous en avons pu démanteler beaucoup. Si j’ai bonne mémoire, en 2015, nous avons pu démanteler plus de 80 réseaux de délinquants. Avec le démantèlement de ces réseaux, la situation semble sous contrôle.

 

Quels types d’armes utilisent généralement les délinquants que vous appréhendez ?

 

Les malfrats utilisent généralement des Kalachnikovs, des calibres douze et parfois même des armes blanches, notamment des machettes. Certains délinquants utilisent des armes  que nous n’avons jamais vues, encore moins  connaître leurs marques. Les munitions, ce sont les bandits eux-mêmes qui les fabriquent. Ils fabriquent parfois  leurs balles à base des billes de véhicule ou de motocyclette. Le plus souvent, quand ils attaquent, ils sont une dizaine, parfois cinq ou deux.

 

Certaines personnes ont témoigné que des cas d’attaques s’enregistrent à 5 kilomètres de la ville de Fada. Etes-vous au courant de ces attaques ?

 

Des attaques à main armée dignes de ce nom à 5 kilomètres de la ville de Fada ? Non, nous n’en enregistrons pas du  tout.  Mais, il y a souvent des attaques qui ne disent pas leur nom, car ce sont généralement des petits bergers qui sortent leurs gourdins ou leurs machettes pour braquer. Ce sont des apprentis dont l’âge est compris entre 10 et 12 ans. On a pu mettre la main sur plusieurs réseaux et ils sont actuellement à la Maison d’arrêt et de correction de Fada.

 

Quels sont les axes routiers les plus écumés par les délinquants ?

 

Auparavant, c’était partout parce qu’on enregistrait plusieurs attaques par jour dans la zone de l’Est.   Actuellement, tous les grands axes où les bandits sévissaient sont sous contrôle. Nous avons des patrouilles. Mais, les bandits ont changé de stratégie. Ils attaquent maintenant les chemins de brousse.

 

Est-ce qu’on peut avoir une idée du nombre des victimes liées aux attaques à main armée aussi bien en 2015 qu’en janvier et février 2016 ?

 

En 2016, on n’a pas enregistré pour le moment de décès lié aux attaques à main armée, surtout  du coté des civils. En 2015, il y en a eu mais je n’ai pas les chiffres avec moi. Mais souvent, ce sont des règlements de comptes. Par exemple, courant 2015, nous avons arrêté un délinquant qui a tué un pasteur. Après renseignement, nous nous sommes rendu compte que c’était un règlement de comptes. Ce délinquant est actuellement à la Maison d’arrêt et de correction de Fada. Il y a un autre que nous avons arrêté vers Matiacoali.

 

Des populations se plaignent du fait que vous ne réagissez pas promptement aux attaques. Que repondez-vous ?

 

Ce n’est pas souvent facile. Nous enregistrons quotidiennement de fausses alertes. Souvent, quand certains commerçants veulent se faire escorter, ils nous appellent pour nous dire qu’ils sont attaqués dans telle localité. Lorsque nous nous  déportons sur les lieux, nous nous rendons  compte que ce sont de fausses alertes. Une fois, pendant que j’étais sur le terrain, on m’a appelé pour me signaler un cas d’attaque dans une localité où je me trouvais. Après renseignement, je me suis rendu compte que c’était une femme qui m’appelait depuis Tampouy à Ouagadougou. Et je ne sais même pas comment elle a pu          avoir mon numéro.

 

Est-ce que la région de l’Est dispose de moyens et d’effectifs conséquents  pour endiguer le phénomène de l’insécurité ?

 

C’est un secret. Je ne peux pas vous répondre.

 

Autrement dit, quelles sont les difficultés auxquelles sont confrontés les postes de gendarmerie de la région de l’Est ?

 

La hiérarchie a fait des efforts parce que dans toutes les zones où nous avons demandé à ouvrir un poste de gendarmerie, les autorités ont toujours prêté une oreille attentive à nos doléances.  Mais, c’est insuffisant car il y a  un manque criard de moyens en tout, notamment les matériels roulants, les armements, etc.

 

Les populations se plaignent du fait que les délinquants aussitôt arrêtés, sont aussitôt libérés. Qui ne fait pas correctement son travail ?

 

En la matière, tout le monde fait correctement son travail, aussi bien les Forces de l’ordre et de sécurité que la justice. A ma connaissance, tous  les grands bandits, notamment les braqueurs qu’on transfère à la Justice, écopent de lourdes sanctions allant de 20 à 30 ans de prison au minimum. Il n’y a  pas un braqueur qui est passé à la barre et qui est ressorti en moins de 6 ans. Il ne faut pas  que les gens confondent les voleurs de poulets aux grands bandits. On ne peut pas condamner un voleur de poulets à 6 ans ferme. Ce n’est pas possible.

 

A votre avis, faut-il dissoudre ou maintenir les Koglwéogo ?

 

Je ne suis pas totalement contre l’avènement des Koglwéogo. Mais, il faut que ces associations travaillent  sur des bases légales et selon les principes des droits humains.  Leurs premières missions devraient être d’interpeller  les délinquants et les conduire auprès des juridictions compétentes. Mais, ce n’est pas le cas. Le hic, c’est qu’on remarque que la plupart d’entre eux, possèdent des armes sans permis de port d’arme. C’est illégal. C’est dangereux pour la survie des populations. Nous vivrons dans la jungle.

 

Propos recueillis par MT

 

 

Moussa Thiombiano alias Django, point focal des Koglwéogo de Fada : « Nous ne sommes pas une association de règlement de comptes, encore moins d’assassins »

 

« Koglwéogo doit être une affaire de tous car l’insécurité ne touche pas une catégorie de personne (…). Nous ne sommes pas une association de règlement de comptes, encore moins d’assassins (…). Nous ne comptons pas faire de cadeaux non plus à nos propres enfants »… Ce sont, entre autres, les réponses du point focal des Koglwéogo de Fada,  Moussa Thiombiano alias Django, à nos questions au cours de l’entretien que  nous avons eu avec lui  le 3 mars 2016 à Fada. Lisez !

 

En tant que point focal des Koglwéogo  à Fada, dites-nous comment fonctionne votre structure ?

 

Nous sommes une structure d’auto-défense. Notre objectif, c’est de lutter contre le grand banditisme sous toutes ses formes. Au regard de notre objectif, je dirai que tout Burkinabè devrait militer à ce que nos structures existent. Donc, Koglwéogo doit être une affaire de tous car l’insécurité ne touche pas une catégorie de personnes. C’est tout le monde qui en pâtit. Comme toute structure qui se veut bien organisée, nous avons un statut et un règlement intérieur. Nous avons des fétiches et tout adhérant prête serment sur ces fétiches. Si par malheur, un membre  enfreint aux règles de l’association, il connaît déjà le sort qui lui est réservé. Nos membres sont épris de vertus sociales, puisque si nous ne connaissons pas très bien quelqu’un, nous n’accepterons jamais que ce dernier fasse partie de notre association aux fins de saboter notre travail.  A Fada, il y a 34 villages et nous voulons que tous ces villages soient couverts. Beaucoup croient que nous ne nous intéressons qu’à l’argent et au pouvoir. D’autres craignent que nous ne formions une rébellion dans les jours à venir. Mais, c’est grave. En aucun cas, nous ne nous intéressons à l’argent, encore moins au pouvoir.

 

A quoi servent les amendes que vous recevez des délinquants ?

 

Par exemple, si nous arrêtons un délinquant, c’est lui qui donne de l’argent pour que nous achetions la corde avec laquelle nous allons l’attacher.   Les amendes que nous recevons des délinquants servent généralement à faire fonctionner l’association, notamment la dotation des membres en matériels roulants et la tenue des activités. Si certains se permettent de croire que nous voulons profiter de ces structures pour nourrir nos familles respectives, ils se trompent. En plus d’être Koglwéogo, nous exerçons des métiers parce que la plupart d’entre nous sont des agriculteurs, des éleveurs et même des commerçants.

 

Est-ce que vous pensez pouvoir réellement mettre fin au grand banditisme dans l’Est ?

 

Il ne faut pas qu’on se voile la face ; la plupart des délinquants sont des autochtones. Ce sont des fils de la localité. Ils appartiennent à des familles. Même s’il y a souvent des étrangers, il faut retenir que ceux-ci font leurs opérations en complicité avec les autochtones. Nous travaillons sur ces bases parce qu’on se connaît tous.  Si un grand bandit se trouve dans notre zone, il a très peu de chances d’échapper à notre vigilance. Car d’un moment à un autre, nous allons le découvrir.  Pour nous, ce qui peut constituer la force d’une association, c’est le nombre et la détermination de ses membres. Nous les Koglwéogo, nous sommes déterminés à mettre fin au grand banditisme. Nous allons utiliser tous les moyens qui sont à notre disposition pour endiguer ce fléau. La preuve, dans la Gnagna, on n’entend plus parler de braqueurs. En moins de deux mois d’intenses travaux, les Koglwéogo de la Gnagna ont pu arrêter des dizaines de délinquants. Et même des délinquants que les Forces de l’ordre et de sécurité n’arrivaient pas à appréhender. Ce qui veut dire que chez nous, c’est le concret. A la Gnagna, il y a des délinquants qui ont dévoilé la cachette de leurs armes sans qu’on les force à le faire.

 

Quels sont réellement vos moyens de lutte contre l’insécurité ?

 

Nous n’allons pas vous dévoiler nos moyens de lutte.  Mais sachez que nous travaillons sur des principes si fait que nous arrivons à mettre facilement la main sur les délinquants.

 

Mais que faites-vous pour éviter la justice sélective ?

 

Nous ne ciblons pas un individu quelconque. Nous ne sommes pas une association de règlement de comptes, encore moins d’assassins comme certaines personnes pourraient l’imaginer.  Nos principaux adversaires, ce sont les délinquants.  En notre sein, s’il y a des braqueurs, nous n’allons pas leur faire de cadeau. Nous ne comptons pas faire de cadeau non plus à nos propres enfants. Par exemple, si l’enfant d’un des nôtres est arrêté pour un braquage, nous allons le sanctionner au même titre que les autres délinquants. S’il y a lieu de le corriger, c’est son père qui sera le premier à donner le coup de fouet.  Ce qui fait qu’avant que quelqu’un n’adhère à notre structure, nous lui disons ceci : « si tu sais que ton fils ou un proche de ta famille est un coupeur de route, essaie de le ramener sur le droit chemin. Dans le cas contraire, si nous l’arrêtons, nous ne lui ferons pas de cadeau. Il sera traité conformément au règlement intérieur de l’association ». Aujourd’hui, il y a plusieurs moyens d’amener quelqu’un à ne plus voler.

 

Pourquoi avez-vous décidé de mettre en place  ces structures alors que l’insécurité ne date pas d’aujourd’hui ?

 

Pour parler de la région de l’Est, je dirai que nous avons tardé à mettre en place ce genre de structures parce qu’il manquait la cohésion au sein des populations. Lorsque vous décidez de faire quelque chose pour le bien-être des populations, vous avez des gens qui cherchent à saboter vos initiatives. Nous avons beau crié à l’aide pour mettre fin au grand banditisme, rien n’y fit. Le phénomène ne fait que  s’accentuer si fait qu’en quittant chez soi, l’on a  plus peur de rencontrer un braqueur qu’un lion.

 

Est-ce parce que pour vous, les Forces de l’ordre et de sécurité, et la Justice ne font pas correctement leur travail ?

Non, je ne décrierai pas le travail d’une institution quelconque car nous ne rivalisons avec aucune institution. Mais, le constat que j’ai pu faire, c’est que la plupart des délinquants que les Forces de l’ordre et de sécurité appréhendent, sont des récidivistes. Ce qui veut dire qu’il y a réellement un problème. Sinon, à notre niveau, si nous appréhendons un délinquant, nous avons des sanctions que nous lui infligeons, qui vont l’amener  à arrêter immédiatement de voler ou à exiler.

 

Quelles sont vos perspectives ?

 

Nous comptons travailler avec les Forces de l’ordre et de sécurité et la justice, même si jusque-là, nous ne parlons pas le même langage. Mais, ce que nous souhaitons, c’est de nous faire comprendre par toutes les couches sociales. Nous comptons vraiment demander des formations en droits humains et en code pénal  aux autorités compétentes pour être plus efficaces sur le terrain. Car, c’est ensemble que nous pouvons lutter contre le grand banditisme sous toutes ses formes au Burkina.

 

Propos recueillis par MT


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