VIE EN SOCIETE AU BURKINA FASO : Quand le voisin devient un inconnu
Ah, mes chers compatriotes, mes frères et sœurs, moi, Fou de Gondologo, je viens aujourd’hui avec une énigme si épineuse qu’il faudra peut-être réunir les sages du village, les élus locaux ainsi que les marabouts et les guérisseurs de la région pour la résoudre : comment se fait-il que, dans un pays si fier de ses traditions ancestrales comme le Burkina Faso, le voisin soit devenu un parfait inconnu, voire un suspect dont il faut absolument se méfier ?On partage la même cour, le même secteur, parfois un simple mur, mais on se dévisage comme si l’un avait dérobé à l’autre son conjoint, ses moutons et jusqu’à la télécommande du salon.Jadis, le voisin était le premier rempart contre l’adversité. A minuit, quand un enfant brûlait de fièvre, on l’appelait et il accourait en sandales, sans demander l’heure ni le motif. On se saluait, on partageait le tô, la sauce et les soucis. On pouvait même réprimander le gamin de la cour voisine sans déclencher une vendetta : « Ton fils a renversé ma calebasse de lait ». Et son père répondait : « Merci, je vais m’en occuper », en cherchant la chicotte.Aujourd’hui, dans certains quartiers de nos villes et même de nos campagnes, les concessions ressemblent à des pays en guerre froide. Les murs s’élèvent, les barbelés se tendent, les caméras se multiplient et les portails font concurrence aux portes des maisons d’arrêt. Il ne manque plus que les visas pour aller emprunter une pincée de sel chez le voisin qui a dressé son chien pour aboyer même contre les margouillats.
Le bon voisinage demande simplement du respect, de la mesure, du dialogue et de la solidarité
Pourtant, si l’on se parle peu, on s’observe beaucoup. Certains connaissent le prix de votre moto, le nombre de sacs de ciment livrés chez vous et l’identité de vos visiteurs. Vous construisez ? L’enquête est ouverte. Vous achetez une voiture ? L’interrogatoire commence : « l’argent vient d’où ? » Votre boutique marche bien ? Le verdict est déjà tombé : forcément vous faites quelque chose de louche. Dans ce tribunal de jaloux, la réussite du voisin devient un crime et son malheur, une réjouissance.Les enfants, eux, apprennent ce qu’ils voient : les ragots des parents, les injures et le mépris. Alors, si vous tentez de rappeler à l’ordre le gamin qui insulte les anciens ou joue au football dans la rue à minuit, son père surgit, gonflé comme un crapaud de Koupéla en saison des pluies, prêt à vous poursuivre pour atteinte à la liberté de…faire du bruit. La cour commune devient une école de guerre au lieu d’un espace de fraternité.D’où vient ce venin ? D’une éducation qui apprend à se méfier de l’autre plutôt qu’à lui tendre la calebasse d’eau. Un nouveau voisin s’installe ? Au lieu de lui souhaiter la bienvenue, on le toise en se dissimulant derrière la porte avec l’attention d’un douanier devant un colis suspect. Mais l’orgueil a-t-il jamais éteint un incendie à deux heures du matin ? Celui que vous n’avez cessé de snober et de médire, doit-il devenir votre garde du corps lorsque les ennuis frappent à votre porte ?Il faut parfois être fou pour poser des questions aussi simples !
Une chose est sûre, ce n’est pas votre cousin de Thiou qui va accourir depuis Saaba pour défendre vos tôles et vos marmites. La main secourable pourrait venir de votre voisin d’en face, celui dont vous ignorez jusqu’au nom parce que vous le prenez pour un poteau électrique.Bien sûr, personne n’est obligé d’aimer tout le monde. Les voisins peuvent avoir des différends et des habitudes incompatibles. Le bon voisinage ne signifie pas accepter l’inacceptable ni se laisser marcher sur les pieds. Il demande simplement du respect, de la mesure, du dialogue et de la solidarité qui ne se proclament pas au micro, mais qui se prouvent quand personne ne regarde.Moi, Fou de Gondologo, je préfère mille fois un voisin qui frappe à ma porte avec le sourire aux lèvres qu’un gourou du quartier qui passe devant moi sans me saluer comme si j’étais… un poteau électrique. Le premier peut me sauver la vie ; le second risque de me laisser agoniser devant son portail : il a un rendez-vous important à ne surtout pas manquer!
« Le Fou »